Les autorisés de l'éducation

Publié le par archaea

    Ce n'est pas la portée de l'acte éducatif, ou bien les méthodes pédagogiques qu'il convient d'interroger dans le système actuel pour comprendre ses dysfonctionnements (échecs scolaires, augmentation des incivilités, etc) mais bien le statut social de celui qui est éducateur. C'est en répondant à la question : qui est en droit d'éduquer ? que nous pourrons redonner un brin de dynamisme à l'éducation dans son ensemble, en particulier à l'éducation scolaire, appelée « éducation nationale » par nos gouvernants.

    Dans la définition de l'éducation que donne Ardoino (, 1964, Propos actuels sur l'éducation, Paris, Gauthier-Villars.) il répond à cette question. Sa réponse, qui semble convenir à beaucoup d'entre nous, est, pour moi, au centre des louvoiements actuels. L'éducation est, selon lui, « une action exercée, dans un contexte social donné, par des représentants autorisés de cette société, en vue de l'adaptation optimale des individus, tout à la fois sujet et objet d'une telle action, à cette société ou au changements sociaux découlant de sa propre évolution ; adaptation intéressant aussi bien les connaissances et les principes que la praxis, le monde des valeurs que celui de l'action quotidienne, qui devrait permettre à l'individu d'assumer effectivement sa place dans cette société, en se réalisant par lui-même ». Dans la réponse à la finalité des actes éducatifs cette définition me convient mais je souhaite m'en distancier sur un point : je considère que tous les citoyens sont éducateurs de tous les autres. Le concepts de « représentants autorisés » fausse l'éducation dans son ensemble.


    Avant que ceux qui font partie de la nomenklatura des « autorisés » ne m'étripe je souhaite précisé qu'il ne peut être nier que l'instruction est un pôle de l'éducation où une spécificité de formation est requise. Cette spécificité doit déboucher sur une autorisation particulière pour légitimer de l'aptitude à instruire. Cette autorisation ne doit pas pour autant faire s'empêcher de réfléchir sur les contenus de cette instruction les autres citoyens. La mise en place de personnels autorisés n'est valable que pour une part de l'éducation : l'instruction. Je reviendrai sur ce point de l'instruction dans un autre article sur la justesse/justice de l'instruction. Veuillez ne pas lire en ces lignes que le métier d'enseignant n'est que d'instruire, ce n'est pas ce qu'il y écrit.

    Le reste des citoyens, les non autorisés à l'instruction, se doit de s'approprier le reste de l'éducation. Le reste étant tout ce qui permet de répondre aux finalités éducative posée par Ardoino, au delà de l'instruction. Quoique les contenus de l'instruction, s'ils ne sont pas dispensés, doivent être maîtrisés. Ce reste, déclinaison non péjorative, contient ce qui fait l'unité d'une société: les normes. Si l'on met en place des personnels autorisés pour l'éducation dans son ensemble alors le reste des citoyens est exclu de la relation à la norme puisqu'il ne peut la partager. Il ne peut la partager l'éducation est un partage et qu'ils en sont exclus, parce « non autorisés ». La norme se transformera en un diktat d'une catégorie autorisée sur les non autorisés. S'il y a des autorisés de l'éducation alors les normes ne seront pas discutées ou/et remises en cause, il ne pourra y avoir assimilation. Tout au plus il y aura incorporation et sûrement rejet, faute de dialogue, faute de compréhension.

   Si tous les citoyens sont éducateurs de tous les autres, alors la norme sera non seulement régulatrice des communications mais objet de communication. C'est le meilleur moyen pour la faire s'accaparer par les citoyens et citoyens en devenir, et ce, même si celle-ci doit, de part les remises en cause faites, évoluer et donc faire changer la société : finalité de l'éducation.


  Enfermés la relation éducative dans cette logique d'autorisation aurait de multiples conséquences. Une déresponsabilisation de la population vis à vis des plus jeunes, puisque on retire à cette population l'autorisation de produire des actes éducatifs en direction de ces jeunes. La population, synonyme de « non autorisés », une fois exclu  de la relation éducative, risque de s'enfermer dans cette logique. Elle rejettera la responsabilité de l'acte éducatif sur les autorisés et à fortiori sur l'Etat. Une fois exclu de la relation éducative, elle n'en comprends plus les rouages et seule la logique répressive devient légitime à ses yeux pour traiter les cas qui leur semble relever d'un « manque d'éducation ». Une fois cette logique revendiquée, le fossé entre population et éduqués se creuse et est difficile à combler. Exclure une partie de la population de l'éducation de tous, c'est orchestrer de multiples fractures sociales. Les jeunes se sentent rejetés de ce qu'on leur présente comme étant leur société. Pour la réintégré il leur faut quitter se statut « d'éduqué » et donc rejeter les autorisés et leurs institutions : l'école. Ce rejet de l'école construisant chez la population une incompréhension qui entraîne un rejet supplémentaire des éduqués. Cercle vicieux...

Mettre en place un système d'autorisés de l'éducation ne construit qu'un système qui coupe les individus les uns des autres. A terme cela ne crée que de la violence.


    Faire reposer l'éducation sur le seul « représentant autorisé » : professeurs et famille(s) dans notre société, c'est nier la capacité des individus à être solidaire. Être solidaire c'est exercer une action au profit d'autrui, le résultat de cette action étant un bénéfice pour celui qui la reçoit. Une action solidaire doit être réalisée en dehors de tout cadre de subordination ou de toute relation régit par l'argent. Ceci pour éviter les conflits d'intérêts entre l'acte et la finalité. Un acte solidaire est fait pour l'autre, il n'y a pas de « retour sur investissement », du moins matériel. L'éducation est donc en partie un fait de solidarité de celui qui la dispense vers celui qui la reçoit, l'éducation c'est de l'entraide à l'état pure. (Je me tiens à la définition de l'éducation d'Ardoino pour ce qui est du contenu de l'éducation). Limiter l'éducation aux représentants autorisés, c'est refuser de voir les individus s'entraider en créant ce statut de « non autorisé ». L'éducation ne serait que le fait d'une infime partie sur les autres, il y aurait « clandestinisation » de la majorité!? Tout acte éducatif, solidaire, réalisé en dehors des autorisations définient placerait ces individus dans un cadre illégitime, illegal.

    Si l'éducation est, entre autre, un fait de solidarité, comme définit ci-dessus, alors donner la légitimé d'éduquer à un tout petit nombre revient à l'interdire aux autres, leur interdire la possibilité d'être solidaire, sur ce point là : l'éducation. Est ce une logique à suivre si l'on veut une société plus soudée, plus compréhensive vis à vis d'elle même?


    Il ne peut y avoir d'autorisés, en dehors de l'instruction, parce que tous citoyens ou citoyens en devenir est apte à produire un acte éducatif. Le fait même qu'il appartienne à une société le rend apte à cette production. Être citoyen c'est être reconnu comme responsable donc c'est avoir, devant la société, des droits et des devoirs. Les irresponsables sont mis au banc de la société: HP, prisons, etc, ils sont privés de leur droit et devoir. Les droits et devoirs sont établis pour que la société fonctionne au mieux et s'améliore. Sortir l'éducation des droits et des devoirs de tous les citoyens revient à mettre à l'écart l'éducation vis à vis de la société, de son amélioration. Comment mettre à l'écart de la société l'éducation alors que celle-ci est un pilier de la communication citoyenne de part le partage des normes qu'elle instaure?

    La création d'un peuple d'autorisés de l'éducation revient à penser que l'amélioration de la société ne peut se faire que par des actes qui viennent du haut, que seuls un petit nombre peut décider de ce qu'il faut ou non transmettre, que tous les citoyens ne sont pas égaux... Ne pas être éducateur de tous et donc laisser l'éducation entre les mains des autorisés c'est participer à la soumission d'une culture par une autre : la culture des autorisés prime alors sur la culture des autres, et fait passer la première pour légitime et universelle, la seconde pour inutile et mauvaise.


 

    Les autorisés de l'éducation sont une abération qui fut mise en place dans un but légitime d'alphabétisation, de construction de l'unité de la nation, mais aujourd'hui les autorisés s'accaparent toute l'éducation. Ils en excluent de fait tous les autres citoyens et se trouve débordé par le poids de la charge. Le pire est que les autorisés actuels ne deviennent que les objets d'un pouvoir qui souhaitent s'accaparer toute l'éducation, croyant que cela lui permettra de construire des citoyens plus à son image. Ils n'ont pas compris que le citoyen actif se construit dans le dialogue et la controverse...

Publié dans poli-tic

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